L’affaire Luc Taron / Lucien Léger qui a horrifié la France des années 1960

En ce jour ensoleillé du 26 mai 1964, Luc Taron est un titi parisien de 11 ans qui ne demande qu’à lire ses magazines animés et jouer aux osselets. Un petite fugue, une mauvaise rencontre et c’est dans un bois que son corps sans vie est retrouvé.

Cette histoire française, je l’ai découverte il y a 4 ans en lisant l’excellent ouvrage « Au printemps des monstres » de Philippe Jaenada. L’auteur a effectué un travail de recherche minutieux qui révèle une affaire complexe, où justice et politique ont failli. Ici, je resterai principalement dans une position de narration factuelle agrémentée de quelques interrogations. Si tu souhaites pousser ta curiosité, je t’invite à lire le livre de 749 pages (mais si, ça passe crème !).

TW : cet article aborde le sujet d’un acte criminel sur un enfant de moins de 15 ans. Quelques détails évoqués ici peuvent heurter la sensibilité de certaines personnes.

NB : les photos des protagonistes et des scènes coûtent un bras (merci les banques d’images), du coup l’article est pauvre en illustrations ou sont de qualité médiocre, je m’en excuse par avance.

Un corps dans les bois : la découverte du 27 mai 1964

Il est 4 h 45 à Verrières-le-Buisson (Essonne) lorsque Jules Beudard, un ouvrier de 58 ans, effectue sa promenade quotidienne. Il aime traverser le joli bois oxygénant. Mais ce jour là, mercredi 27 mai 1964, un tas inhabituel sur le sol attire son attention. Des habits. Il s’approche, perplexe, et découvre avec stupeur le corps sans vie d’un enfant.

Il alerte immédiatement les autorités compétentes qui se rendent sur place et ne peuvent que constater officiellement le décès du garçon. Personne, des gens du coin, ne reconnaît l’enfant. Il n’est pas des environs.

Le petit corps froid d’1 m 40 est transporté à la morgue de l’hôpital d’Orsay pour déterminer avec précisions les causes de la mort. Deux médecins légistes sont chargés de l’examiner et voici succinctement leur rapport :

  • Le corps était encore chaud lors de sa découverte, la mort est donc survenue dans la nuit, sans véritable précision de l’horaire.
  • Aucune trace d’agression sexuelle.
  • Ecchymoses visibles.
  • Bouche et narines obstruées par des débris forestiers, ce qui laisse supposer que le visage du garçon a été enfoncé dans le sol.
  • Présence d’une marque rouge du côté droit du larynx.

L’autopsie, à ce moment, conclut à un étranglement.

De leur côté, les enquêteurs ont deux objectifs principaux : connaître l’identité de la jeune victime et interroger de potentiels témoins. C’est ainsi qu’ils questionnent Pierre Lelarge, un bineur de betteraves présent depuis 5 h du matin dans un champs attenant au bois. Il déclare explicitement n’avoir rien vu, ni entendu.

Néanmoins, en début de soirée, lui et sa femme sont interrogés séparément et leurs déclarations sont toutes autres. Ils affirment qu’une dizaine de minutes avant que le corps du petit soit découvert par Jules Beudard, ils ont vu un homme sortir du bois. Ils le décrivent comme étant typé nord africain ou basané, 30/40 ans, approximativement 1 m 70, vêtu d’un costume bleu clair et portant une serviette à la main (on ne sait pas s’ils parlent d’une serviette en tissu ou d’un sac du même nom).

Donc là, on a un témoin qui dit RAS puis qui, ensuite, décrit avec précision un homme sortant du bois à l’heure exacte des évènements. Je pose ça là.

Cette même journée, sur les coups de 10 h à Paris, un dénommé Yves Taron se rend au commissariat du 8arrondissement afin de déclarer la disparition de son fils âgé de 11 ans. Il a fugué du domicile la veille vers 17 h, mais n’est pas rentré depuis. Il le décrit physiquement, ainsi que sa tenue vestimentaire.

À 18 h, M. Taron est invité par téléphone à repasser au commissariat muni d’une photo de l’enfant. Les policiers, après examen du portrait photo, le conduisent au commissariat de Palaiseau. On lui présente des vêtements qu’il reconnaît comme étant ceux de son garçon. C’est ensuite dans les locaux lugubres de la morgue qu’il est amené afin d’identifier formellement le corps trouvé au bois. C’est bien celui de son fils, Luc Taron.

Une fugue sans retour : la disparition de Luc Taron

Luc naît le 9 mai 1953. Fils unique d’Yves Taron et Suzanne Brulé, il grandit dans une famille sans histoires.

Il rencontre de grandes difficultés scolaires. À 11 ans, il est encore en CM1. Cela créé un écart d’âge avec ses camarades, il est de ce fait un enfant plutôt solitaire.

Au moment de sa disparition, il vit avec ses parents et sa grand-mère maternelle au 18 rue de Naples à Paris (8e arrondissement). Si la famille a connu pendant un temps la prospérité financière, en cette année 64, le père jongle entre plusieurs emplois, notamment celui de vendeur de pistolets d’alarme et d’appareils radio-électriques.

Le mardi 26 mai 1964, le petit Luc, vêtu d’une veste marron en velours côtelé, un polo bleu marine, un short beige, des chaussettes rouge et des baskets marrons, quitte l’école à 16 h 30. Il rentre chez lui sans trainer, mange son goûter puis s’affaire à l’unique devoir fourni par la maîtresse : conjuguer le verbe « rire » (quelle ironie du sort, n’est-ce pas ?).

Pendant ce temps, Suzanne vaque à ses occupations. Luc lui dit qu’il descend ranger les jouets de sa salle de jeux. Après un quart d’heure, elle s’aperçoit qu’elle n’entend plus de bruit. Cela l’interpelle et, connaissant le côté filou de son fils, elle se dirige vers l’endroit où elle a posé son sac à mains. Celui-ci n’y est plus, elle le retrouve sur le canapé du salon et constate que 15 francs ont disparu. Elle cherche alors son garçon dans l’appartement et découvre la porte d’entrée ouverte. Il est sorti, sans un mot.

Vers 17 h15, il revient. Suzanne l’interroge sur l’endroit où il était. Luc tourne immédiatement les talons et s’enfuit.

Il a déjà fugué 2 fois au cours de l’année, elle ne s’inquiète donc pas. Malgré tout, elle décide de sortir le chercher. Après 20 minutes, elle rentre au domicile prévenir son époux qui sort à son tour pour essayer de le trouver. Sans résultat.

Après dîner, l’angoisse envahit Suzanne Brulé. Elle met alors plusieurs stratégies en place pour se calmer : s’installer dans la voiture afin d’observer un éventuel passage de son fils dans la rue. Elle retourne se coucher à la demande de son mari, mais, en pleine nuit, n’en pouvant plus, elle sort à nouveau arpenter les rues. Toujours rien.

Le lendemain matin, 8 h, c’est Yves Taron qui prend à nouveau le relai. Il inspecte quelques coins appréciés du jeune garçon, se rend chez un copain à lui, puis à l’école pour discuter avec le concierge. Encore une fois en vain.

Aux alentours de 10 h 30, il n’a d’autres options que de signaler la disparition de son fils à son commissariat d’arrondissement. Chose faite, il rentre chez lui.

Les rondes des parents ne cessent jusqu’à 18 h, lorsqu’ils reçoivent l’appel de la police leur réclamant une photo de Luc. M. Taron s’en charge et est emmené à Palaiseau, où le matin même le corps de l’enfant a été découvert.

Un étrange corbeau : l’Étrangleur

Le soir même du 27 mai, les radios nationales s’emparent du cas de Luc Taron dont le corps a été trouvé sans vie dans le bois de Verrières-le-Buisson. Son nom est cité, la cause de la mort révélée et l’homme en bleu décrit.

À 23h50, le standard d’Europe N°1 (c’est le nom de l’époque de la radio) reçoit un étrange appel anonyme indiquant : «  Aller vite rue Marignan, une lettre concernant l’affaire Taron est déposée sur le pare-brise d’une 2 CV. ».

Le message, intercepté par un couple de passants curieux et donc réceptionné plus tard à qui de droit, indiquait (les phrases ont été soulignées par l’auteur lui-même) :

«Affaire du bois de Verrières.
Après avoir demandé une rançon, qui m’a été refusée par le père du petit Luc, j’ai emmené celui-ci à Palaiseau. Je l’ai étranglé à 3 heures. C’est un avertissement pour le prochain rapt : la rançon ou la mort ! Voici les preuves que je suis bien le ravisseur : Luc portait une veste côtelée marron clair que j’ai gardée pour preuve en échange de la rançon. Luc portait un petit livre illustré et relié, « Histoire de Bugs ». Il m’a dit être né le 9 mai 1953 et que son père avait une voiture (une Ariane). Il avait du mercurochrome sur une jambe. Je l’ai trouvé au métro Villiers. L’homme vu à 5 heures du matin est hors de cause et c’est pour cela que j’écris ce papier.
XXX »

Cette lettre est édifiante. L’auteur apporte des détails qu’aucun média n’a révélé à ce moment, comme la description de la veste, la marque de la voiture du père ou encore la présence de mercurochrome sur le tibia du jeune garçon.

En revanche, Yves Taron n’a jamais reçu de demande de rançon.

Jusqu’au 3 juillet 1964, ce sont plus de 50 messages qui sont délivrés à la police, aux radios mais aussi aux parents de la victime. Toutes avec pour signature « l’Étrangleur ». La prose est savante et le fond est souvent celui d’un révolté. Menaçant, violent et insolent.

Parmi ces messages, une lettre datant du 16 juin, adressée à Yves Taron, et dont voici un passage : « Tuer n’est pas un plaisir pour moi. C’est un moyen de presser la société pour lui faire vomir son jus sanglant : l’argent qu’elle pose en maître et pour lequel elle ne recule devant rien. Là non plus, je ne reculerai pas… Je suis de la graine qui pousse au printemps des monstres… Si je pousse, c’est parce que mes racines sont sous le fumier qu’est la société dans laquelle vous aussi vous pataugez. ».

Une fois même, il use d’un profond sadisme à l’encontre de M. Taron : « Vous êtes triste, vous avez perdu votre enfant, mettez-vous à ma place, vous au moins vous n’avez pas vu ses grands yeux de biche qui s’éteignaient ».

Ça vraiment, c’est ignoble. À vomir.

Et c’est comme ça pendant 37 jours.

L’Étrangleur prétend avoir commis d’autres meurtres – c’est faux -, donne des détails presque toujours erronés sur l’affaire, invective le système et les politiques. Le Préfet de Police, Maurice Papon, en prend également pour son grade avec cette entame de lettre « Salut Papon la matraque, t’es un pauvre con ».

J’avoue, celle-là elle m’a fait marrer. C’est pas bien, je sais.

La presse livre cette affaire macabre en épisodes quotidiens, comme une grande saga d’aventure policière. C’est notamment le cas du journal Le Monde.

Cette déferlante de messages crée une atmosphère citoyenne anxiogène. Les enfants ne sont plus autorisés à aller jouer dehors ou se retrouver seuls dans la rue. La psychose prend forme, Paris se vide de chérubins rieurs et enjoués.

Une 2 CV volée et un dénommé Lucien Léger dans le viseur

Le 27 juin, un dénommé Lucien Léger porte plainte pour le vol de sa voiture – une vieille 2 CV – au commissariat des Invalides. Quatre jours plus tard, il y retourne et déclare aux policiers l’avoir retrouvée sur un parking à Viry-Chatillon, la banquette arrière ensanglantée. L’Étrangleur l’aurait appelé pour lui indiquer où la retrouver, tout en lui précisant l’avoir « empruntée » pour une sombre histoire de règlement de compte.

Ce même jour, Lucien Léger appelle également la rédaction de Paris-Presse pour leur déclarer : « Êtes-vous au courant d’un vol de voiture ? C’est une affaire liée à celle de l’Étrangleur. C’est très sérieux. Je m’appelle Lucien Léger, j’habite boulevard de Latour-Maubourg. ».

Tiens, tiens, encore un qui contacte un média… Ça fait tilt ?

Tandis que le journaliste Michel Rigaud se prend au jeu de rencontrer l’individu en vue d’une interview, de leur côté les policiers croient à une fausse piste. Jusqu’au jour où Paris-Presse reçoit ce qui sera le dernier message du corbeau : « Monsieur Rigaud, […] On n’a pas l’air de me prendre très au sérieux bien que je donne des détails comme dans l’affaire Taron. La 2 CV Citroën avait pour numéro 9430 DS 75. De plus, sur le pare-soleil, il y avait la photo d’un enfant avec un chiffre. […] C’est avec un marteau que j’ai fracassé le crâne d’un homme. La suite vous devez la connaître. La victime n’était pas morte quand je l’ai abandonnée. Hier, j’ai tenté d’enlever un enfant comme Luc mais j’ai échoué. À bientôt. XXXXX ? L’Étrangleur ».

C’est ainsi que le commissaire Poilblanc prend en charge cette étrange affaire de vol. Il convoque Lucien Léger le 4 juillet au 36 quai des Orfèvres. À la suite de cette audition, quelque chose le titille il a comme une intuition. Ce personnage est curieux…

Alors il profite d’une séance photo, par Paris-Presse, de la voiture volée et ensanglantée afin d’effectuer une perquisition l’après-midi même au domicile de celui qui est désormais devenu un suspect.

Et ouais, le Lucien, a vouloir en faire autant, il s’est tiré une balle dans le pied.

Une enquête policière qui bascule

La perquisition a lieu dans une chambre de l’Hôtel de France, au 102 boulevard de la Tour-Maubourg à Paris. Lucien Léger y vit seul, encombré de près de 600 ouvrages autant pro FLN (Front de Libération Nationale) que sur la guerre d’Algérie, la psychologie et la psychanalyse.

Ce que les enquêteurs y découvrent est effarant et scelle très vite le destin de cet homme jusqu’alors inconnu des services de police. Parmi les pièces à conviction les plus incriminants sont trouvées :

  • Une collection de Unes de journaux portant toutes sur l’affaire Luc Taron.
  • Le portait-robot publié par Paris-Presse et retouché à la gouache.
  • Du papier à lettres identique, jusqu’au filigrane, à celui qui a servi aux messages du corbeau. Y compris l’écriture (cela sera confirmé après examen graphologique).
  • Le manuscrit inachevé d’un roman intitulé « Journal d’un assassin » dans lequel le protagoniste tue un innocent en pleine rue et se réjouit de constater que la presse parle de son crime. En voici un court extrait :« J’avance dans la rue après avoir tué le plus seul des innocents passants. Je suis de la graine qui pousse au printemps des monstres ».

On note qu’il adore cette métaphore printanière. Je l’imagine trop la trouver, petit sourire de fierté sur la trogne, et penser « Ah ouais, c’est bon ça, quel génie ! ». Au-delà de cette intervention ironique, on peut quand même reconnaître que la prose est certes glauque mais belle.

Autant dire, que ces petites trouvailles laissent peu de doute aux enquêteurs qui remettent le suspect illico presto à la SRPJ (Sûreté Nationale d’antan). L’interrogatoire est mené le soir même par les commissaires Camard et Bacou. Et c’est après quelques heures que Lucien Léger finit par avouer le crime.

Il déclare avoir rencontré le garçon seul dans le métro, station Villiers. Il l’a abordé, l’a invité à le suivre jusqu’à sa voiture puis l’a emmené au bois de Verrières pour enfin l’étrangler sans raison.

Voici une partie de ses aveux : « Nous avons repris le métro jusqu’à Latour-Maubourg. J’ai repris ma 2 CV et nous sommes partis. Nous sommes arrivés au bois de Verrières vers 3 heures du matin. C’est là qu’il m’a demandé de descendre pour satisfaire un besoin. Il m’a demandé s’il y avait des loups, je lui ai répondu que non et il est entré dans le bois. C’est là que, pour la première fois, j’ai éprouvé le besoin de tuer ».

Le 6 juillet 1964, Lucien Léger est officiellement inculpé et passe sa première nuit en cellule, dans la prison du Palais de Justice de Versailles.

Un an plus tard, retournement de situation, l’accusé se rétracte. Il reconnaît être le corbeau mais en aucun cas avoir commis le crime sur le petit Luc Taron.

Trop tard, sa culpabilité ne fait plus de doute pour personne et c’est ainsi que son procès aux Assises est prévu pour mai 1966.

Un coupable taciturne et affabulateur

Lucien Léger naît en 1937, il est alors âgé de 27 ans au moment des faits (ne me remerciez pas, je vous évite tout calcul, héhé). Fils de parents ouvriers ardennais, il grandit en banlieue parisienne entouré de six frères et sœurs.

Enfant solitaire et peu souriant, il est en décalage complet avec son entourage. Alors que son père est surnommé « Le Niais » par le voisinage, lui se passionne pour la lecture, la musique et le cinéma. Il rêve de grandeur mais n’ira pas au-delà d’un CAP, faute de moyens ou de possibilités sans doute.

Après un premier emploi, il est appelé à servir sous les drapeaux. Il atterrit en Algérie où il est le témoin révolté de nombreuses atrocités qui le marqueront à vie. Avant la fin de son service militaire, il est rapatrié d’urgence en France pour insolation grave et passe 2 mois en convalescence à l’hôpital du Val-de-Grâce.

Certains diront que cette insolation était feinte. Qui dit vrai ? No lo sé José.

Par la suite, il rencontre Solange, la sœur mineure d’un copain de contingent, qu’il épouse en 1959. Sans un sou en poche, ils s’installent à Paris dans l’hôtel insalubre de la rue Latour-Maubourg. Lui exerce le métier d’emballeur pour les éditions Delanoë. Emploi qui freine son épanouissement intellectuel et professionnel. Il s’ennuie. Alors le soir il s’adonne à ses passions, notamment l’écriture. Il rédige des poèmes, des pamphlets, une pièce de théâtre, mais aussi le fameux polar « Journal d’un assassin ».

Le couple a une vie sociale quasi inexistante. Cela est rendu d’autant plus difficile que Solange enchaîne des épisodes psychotiques qui la conduisent en 1963 à un internement en psychiatrie de longue durée.

C’est à ce moment que Lucien Léger, alors âgé de 26 ans, prend la décision de devenir infirmier psychiatrique. Elève qualifié de très brillant par ses tuteurs, il exerce à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, où sa femme est elle-même internée. En parallèle il s’investit auprès de la Croix-Rouge, s’intéresse à la politique et se rallie aux luttes en faveur du tiers-monde.

Au-delà de ses parcours personnel et professionnel, c’est sa personnalité qui est intéressante et déroutante. Au cours de la préparation de son procès, on découvre un homme intelligent et cultivé mais aussi narcissique et mythomaniaque.

Depuis son enfance, il refuse sa condition familiale modeste. Il se considère comme étant un génie né au mauvais endroit.

Par son ami et beau-frère, Gérard Vincent, on apprend que Lucien Léger prend plaisir à utiliser des termes pompeux que peu peuvent comprendre. Ses propos flous amènent également cet ami à penser qu’il est étudiant dans une école normale supérieure, ce qui est, à cette époque, rare pour une personne issue du monde ouvrier.

À ses parents, il fait croire qu’il fait partie du comité de lecture des éditions Delanoë, alors que la réalité est toute autre, il est magasinier.

Aussi, il fait de son personnage L’Étrangleur le fils d’un haut fonctionnaire, champion de judo et étudiant brillant.

Ses rêves de grandeur et de reconnaissance l’amènent donc à arranger la réalité aussi bien auprès d’inconnus que de ses proches. Sa véritable situation ainsi que le traumatisme de ce qu’il a vu en Algérie l’ont poussé à s’inventer une vie rêvée tout en criant intérieurement de révolte contre la société et l’humain.

Un procès spectacle sur fond de preuves circonstancielles (mai 1966)

Le procès de Lucien Léger s’ouvre le 3 mai 1966 aux Assises de Seine-et-Oise à Versailles. Il dure 5 jours.

Lors de son entrée dans le box des accusés, l’homme qui a fait trembler la France durant 40 jours se révèle petit et sans relief. Aux antipodes de ce à quoi tous se le représentaient.

Il clame à présent son innocence et, selon lui, le véritable meurtrier est un certain « Monsieur Henri », un ennemi du père de l’enfant : « J’ai reçu un coup de téléphone dans la journée du 27 mai 1964 d’un nommé Henri, qui m’a raconté avoir tué Luc par vengeance contre son père. Ce n’est qu’ensuite que j’ai joué le rôle de l’Étrangleur. ». Mais il refuse d’en dire plus. Peut-être à la fin du procès.

La presse est présente en masse pour couvrir le procès de celui que l’on surnomme « Le Monstre ». Quant aux parents de Luc Taron, ils souhaitent le voir se faire couper la tête.

Le dossier d’accusation s’appuie essentiellement sur des éléments circonstanciels tels que les lettres, les aveux de l’accusé avant rétractation, son comportement et surtout le manuscrit inachevé « Journal d’un assassin » retrouvé lors de la perquisition de sa chambre.

Lucien Léger est défendu par Maître Albert Naud, avocat qui milite pour l’abolition de la peine de mort. Son but est d’éviter cette issue à son client. Il rejette toute préméditation et invoque lors de sa plaidoirie finale le geste impulsif d’un fou : « (Lucien) Léger, solitaire, taciturne, isolé… Luc Taron, enfant fugueur, difficile, sont faits pour se rencontrer et se comprendre. Il n’y a pas eu préméditation, il y eut impulsion… une sorte de défoulement formidable de tant d’années tristes, d’un complexé du ratage. Mon client, je ne suis pas arrivé à le comprendre, à le convaincre, mon échec, c’est la meilleure preuve que c’est un fou. Pas la mort, je vous supplie. »

Pourtant, fou il ne l’est pas. Du moins ce n’est pas ce que déclarent les experts psychiatres appelés à la barre. Eux insistent sur les « frustrations intellectuelles et affectives » de l’accusé, sa soif de célébrité qui l’a poussé à commettre « un acte exceptionnel ».

L’avocat général écarte lui aussi la préméditation, mais refuse de reconnaître quelconque circonstance atténuante : « Le crime est atroce, le personnage est déroutant. Toute son existence est marquée d’une empreinte maudite. (…) Une seule alternative : l’asile ou la peine capitale. ».

Le 7 mai 1966, c’est l’heure des délibérés. Il faut aux jurés à peine plus de deux heures pour déclarer Lucien Léger coupable et le condamner à la réclusion criminelle à perpétuité. Il évite de justesse la peine de mort pour circonstances atténuantes.

Et coup de théâtre !

Un vrai dramaturge ce Lucien Léger.

Il s’écrie : « Monsieur le président, vous venez de commettre une erreur judiciaire ! ». Puis se tournant vers Yves Taron : « M. Taron, connaissez-vous Georges-Henri Molinaro ? ». Taron, offusqué, croit à une blague. Ce à quoi Léger rétorque que non, que son frère possède une preuve, une photocopie d’une lettre de ce Molinaro, membre de la DST habitant rue de Rennes à Paris.

Le président lui demande alors pourquoi avoir attendu le verdict avant de parler : Léger répond qu’il voulait prouver que la justice pouvait faire des erreurs judiciaires en cours d’assises. Le président conclut en lui disant : « M. Léger, envoyez-moi ce soir une lettre avec tous les détails et nous verrons ce que nous pourrons faire ».

Policiers et journalistes partent enquêter rue de Rennes. Ils n’y trouvent aucun Georges-Henri Molinaro.

Fin du game.

C’est ainsi que Lucien Léger retrouve la froideur de sa geôle. Changeant quinze fois d’établissement pénitencier, il reste enfermé 41 ans. Années durant lesquelles il étudie la philosophie et le droit pénal.

Après treize demandes de libération conditionnelle, trois recours en grâce présidentielle, deux grèves de la faim et deux infarctus, il est finalement libéré le 3 octobre 2005 à l’âge de 71 ans. Il détient alors à ce moment le triste record du plus ancien détenu de France. Pourtant, la commission s’était montrée favorable à sa libération lors de la 5e ou 6e demande. Ce sont les ministres successifs qui s’y sont systématiquement opposé, sous couvert que Lucien Léger était encore un élément inconscient et dangereux pour n’avoir jamais accepté de reconnaître sa culpabilité.

Début juillet 2008, il meurt de causes naturelles à son domicile de Laon dans le département de l’Aisne.

Une erreur judiciaire ? La thèse qui fissure la certitude

Lors de le condamnation de Lucien Léger, justice, police et citoyens étaient en grande partie convaincus de sa culpabilité.

Ce n’est que bien plus tard, au début des années 2010, que des doutes ont été officiellement évoqués.

Jean-Louis Ivani et Stéphane Troplain publient en 2012 « Le Voleur de crimes », un ouvrage dédié à cette affaire. Ils y mettent en lumière des incohérences et éléments d’enquête disparus ou non exploités, suggérant que Lucien Léger a peut-être endossé un crime qu’il n’aurait pas commis.

En 2021, Philippe Jaenada publie « Au printemps des monstres », livre qui approfondit cette théorie. À partir de travaux d’archives, il reconstitue la période, interroge les protagonistes, scrute les pièces à conviction et souligne de nombreuses incohérences de procédure et d’interprétation. Il avance qu’il existe des éléments suffisants pour douter sérieusement que Lucien Léger soit l’auteur du meurtre. L’hypothèse qu’il retient est que Léger revendique dans un premier temps le crime afin de satisfaire un besoin malsain de notoriété. La preuve du véritable coupable est impossible à établir, mais selon lui cette affaire est le résultat d’une enquête défaillante ayant amené à une probable erreur judiciaire.

Plus précisément, les défenseurs mettent l’accent sur quatre éléments :

  • L’autopsie : certains experts questionnent la méthodologie des analyses de l’époque et un rapport trop vite établi. Effectivement, l’enfant n’aurait pas été véritablement étranglé, mais plutôt mi-étranglé et mi-asphyxié avec une main lui serrant fortement l’arrière du cou pour maintenir sa tête face au sol. Dans ce cas, les causes de la mort de Luc Taron contreviennent aux aveux par messages de l’accusé.
  • Sur la cinquantaine de lettres envoyées, la plupart contiennent des informations erronées. Seule la description de la veste, jamais divulguée au grand public, était correcte. Cela interpelle et questionne sur la possibilité qu’un individu (le véritable meurtrier ?) a effectivement pu lui apporter cette précision.

Là mon cerveau est en PLS. Je trouve la théorie d’un assassin qui donne des infos à Lucien Léger assez crédible. Mais la question est pourquoi ? Et pourquoi lui ? Qu’en attendait-on ? L’idée du corbeau est de qui ? Pourquoi avoir porté le chapeau ? Philippe Jaenada, dans son livre, apporte des pistes intéressantes à ces sujets, mais au final cela reste des hypothèses qui ne trouveront jamais confirmation.

  • La grille interprétative de l’enquête : le raccourci a été rapidement fait entre le corbeau et l’auteur du crime. Les preuves trouvées dans la chambre de Lucien Léger concernent exclusivement son activité de corbeau. Aucunement le meurtre en lui-même (ah oui, le sang dans la voiture était du sang de cochon). Ajouté à cela, l’acharnement médiatique et l’émotion publique ont probablement pressé l’institution policière, qui, dans la hâte, a clé la collecte d’indices et l’interprétation des preuves.
  • Le profil psychologique de Lucien Léger : son besoin de reconnaissance a pu le pousser à se revendiquer coupable d’un crime affreux. Ses aveux ont été pris pour argent comptant, ne considérant à aucun moment qu’il pouvait mentir. Pourtant c’était une mythomane reconnu et les expertises psychiatriques ont appuyé sur son rapport pathologique à la notoriété.

Conclusion

Le meurtre du petit Luc Taron est l’une des affaires criminelles les plus spectaculaires et les plus mystérieuses du XXe siècle.

Entre un crime atroce, un corbeau provocateur, une peine de prison extrêmement longue et une littérature de réexamen, cette affaire marque les esprits.

On sait tout sans finalement ne rien savoir.

Seuls Luc Taron et Lucien Léger ont connu la vérité. Ce dernier aurait pu nous l’apporter, ou a même essayé de le faire. Mais il s’était perdu dans les méandres de ses mensonges, réduisant à néant sa crédibilité.

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